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MON JOURNAL - Recueil mensuel pour les enfants - 6e Année N°5 - 1887

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La marraine de Pierre lui a offert un beau buvard pour sa fête. Pierre entreprend de la remercier par une lettre. Oh ! que c'est difficile !



L'EMBARRAS DE PIERRE


« Ma chère marraine. »


Quand Pierre eut écrit ces trois mots, avec le plus grand soin, sur son beau cahier relié, il s'arrêta, et pencha la tête en côté, pour voir sécher l'écriture. Ensuite, il croisa et décroisa ses jambes à plusieurs reprises, comme un petit garçon bien embarrassé.


Si sa marraine avait été là, devant lui, oh ! il n'aurait pas été embarrassé pour lui dire qu'il l'aimait de tout son cœur, qu'elle était bien bonne pour son filleul, qu'elle avait deviné juste ce qui pouvait lui faire le plus de plaisir, en lui donnant, pour sa fête, ce joli buvard. Il y avait si longtemps qu'il avait envie d'un buvard !


Mais voilà la difficulté ! Marraine était absente, et le buvard était arrivé par le chemin de fer, et il fallait remercier la marraine par lettre.


Or, notre ami Pierre, dans sa petite sagesse, s'était mis en tête qu'on n'écrit pas comme on parle, que, quand on prend une plume et une feuille de papier à lettre, on doit employer de grands mots et faire de grandes phrases bien ronflantes.


Comme c'était un brave petit garçon, il n'avait pas du tout rechigné quand sa maman lui avait dit d'écrire à marraine pour la remercier ; et, comme il n'était pas vaniteux et ne s'en faisait pas accroire, il s'était dit : « Il faut que je fasse un brouillon, pour pouvoir ajouter, retrancher et corriger, avant de recopier ma lettre. »


II venait donc d'écrire sur son cahier: «Ma chère marraine ; » mais le reste ne venait pas. C'est pour décider le reste à venir qu'il avait regardé l'encre en penchant la tête, et qu'il avait croisé et décroisé ses jambes.


Comme le reste, malgré cela, s'obstinait à ne pas venir, il appuya sa joue gauche contre la paume de sa main gauche, et les yeux levés au plafond, il se mit à mordiller les barbes de sa plume.


En désespoir de cause, il commença ainsi, espérant que les premiers mots amorceraient les autres : « La reconnaissance que j'éprouve dans le fond de mon cœur est si grande que …»

« Que quoi, nigaud ? » se dit-il à lui-même, après avoir relu son commencement à demi-voix. « C'est pourtant bien commencé, quel dommage de ne pas pouvoir continuer ! »


De dépit, il se leva et alla à la fenêtre ; son petit frère Toto jouait au sable dans le jardin. Etait-il assez heureux, ce Toto, de n'avoir pas de lettre à écrire !


Sur cette réflexion, il retourna s'asseoir, se mit les pouces dans les oreilles, et relut au moins dix fois ce qu'il avait écrit, à demi-voix, en bourdonnant, comme les écoliers qui apprennent leur leçon par cœur. Il finissait par n'y plus rien comprendre.


Alors il tira son mouchoir de sa poche, s'essuya le front et la paume des mains, et, de désespoir, écrivit ... «que ma faible plume ne ... »


Mais sa « faible plume » s'arrêta court comme un mulet obstiné, et il la jeta de dépit.


Dans la pièce à côté, sa sœur Émilie étudiait son piano.

« C'est le piano qui m'empêche de savoir ce que je veux dire : si je priais Émilie de me laisser un peu tranquille. »


Mais il ne dit pas à Emilie de le laisser tranquille, parce qu'au fond il savait bien d'où venait la difficulté : ce n'était pas du piano, mais de sa tête à lui.


Émilie avait treize ans, elle était fine comme l'ambre et réellement instruite pour son âge. Ce n'est pas elle, oh non ! qui aurait été embarrassée pour remercier sa marraine de lui avoir envoyé un buvard. Pierre, dans sa terrible angoisse, eut un moment l'idée de consulter Émilie ; malheureusement, il se souvint qu'Émilie était un tout petit peu moqueuse, et il ne la consulta pas.


Quel malheur pourtant qu'Émilie fût moqueuse ! Quel malheur pour Pierre qui, sans cela, eût été tiré de peine ! Quel malheur pour elle- même que ce défaut privait du plus grand des plaisirs, celui de rendre service !


Alors, pourquoi Pierre ne s'en allait-il pas conter sa peine à son papa ou à sa maman ? Parce que son papa était à son bureau, et parce que sa maman faisait des visites.


Je connais des petits garçons qui auraient planté là cette malheureuse lettre, et qui se seraient dit : « J'ai fait ce que j'ai pu, tant pis pour la lettre ! » Et alors, ils se seraient mis à lire un livre amusant, ou bien ils seraient descendus au jardin; ou bien ils auraient taquiné leur sœur Émilie, pour la punir de ce que cette malheureuse phrase ne pouvait pas se terminer toute seule.


Pierre ne fit rien de tout cela. Il se remit courageusement à son affaire. Et je m'en vais vous expliquer pourquoi. D'abord sa maman lui avait dit, avant de sortir : « Tu écriras à ta marraine pour la remercier : ce sera, pour aujourd'hui ton travail de l'après-midi. » II n'avait donc pas le droit de se mettre en récréation de sa propre autorité, pendant que sa maman le croyait au travail.


Et puis, il faut bien le dire, cette phrase ronflante lui plaisait, il se savait gré d'avoir trouvé cela à lui tout seul ; et il espérait la mener à bonne fin, en y mettant beaucoup de temps et beaucoup de patience.


Quand il y eut mis beaucoup de temps et beaucoup de patience, il se trouva que la phrase n'avait pas avancé d'un mot. Alors Pierre eut envie de pleurer ; et, pour résister à celte envie, il se leva bren vite et s'en alla, pour la seconde fois, respirer l'air du jardin à la fenêtre.


Le petit frère Toto ne jouait plus au sable : il causait avec quelqu'un. Ce quelqu'un était un grand vieillard un peu sec, avec des cheveux gris, une figure agréable, et une canne de jonc à pomme d'or.


Tout en causant avec ce vieillard, Toto, qui lui avait pris sa canne, s'en était fait un cheval, caracolait et piaffait, et ne se privait pas de rire : le vieillard riait aussi.


Quand un vieillard se laisse prendre sa canne par un marmouset de l'âge de Toto, et qu'il cause avec lui, et qu'il rit avec lui, vous pouvez être sûr d'avance que c'est un brave homme.


Dès qu'il le vit, Pierre rougit de plaisir ; en un clin d'oeil, il oublia tous ses déboires, et il se dit : « Me voilà sauvé! »


Ayant mis sous son bras son beau cahier relié, et s'étant muni d'un crayon, il descendit au jardin, en sautant deux marches à la fois.


« Grand-père, dit-il au vieillard après l'avoir embrassé et lui avoir demandé gentiment des nouvelles de sa santé, oh ! grand-père, comme c'est heureux que tu sois venu nous voir à cette heure-ci ! »


Alors, il lui expliqua qu'il était bien embarrassé et pourquoi il était bien embarrassé. Ensuite, il ouvrit le beau cahier relié, et lut à son grand-père le commencement de la phrase, persuadé qu'un grand savant comme lui (car c'était un grand savant) allait lui en dicter la fin sans hésiter.


Le savant hésita cependant. Il sourit (pas d'un sourire moqueur, bien entendu), il caressa de sa main droite son menton soigneusement rasé, et dit enfin :


«Suppose, mon Pierrot, que je suis ta marraine, que je t'ai donné un beau buvard pour te faire plaisir, qu'est-ce que tu as à me dire?


— Grand-père, répondit Pierre, je te dirais : Marraine, vous m'avez gâté, et vous êtes bien bonne, comme toujours.


— Très bien, dit le grand-père, et puis ?


— Vous ne pouviez pas me faire un plus grand plaisir que de me donner précisément un buvard. Figurez-vous que je regardais toujours en côté celui qui est à la vitrine de Bottard, le libraire, et je me disais : « Oh ! si je pouvais avoir ce beau buvard ». Mais celui que vous m'avez envoyé est bien plus beau.


— Très bien, répéta le grand-père, mais il me semble que tu ne me parles pas de ma petite nièce, à moi, ta marraine, et que tu ne me demandes pas des nouvelles de sa santé ?


— Oh ! marraine, reprit Pierre en riant, j'allais y arriver. J'espère que votre petite nièce va mieux, et que vous n'avez plus d'inquiétudes, ni son papa, ni sa maman non plus.


— Eh bien, dit le grand-père en riant doucement, voilà cette fameuse lettre écrite.


— Comment cela ? demanda Pierre tout interdit.


— Sans doute, répondit le grand-père. Te souviendras-tu bien de tout ce que tu viens de me dire ?


— Oh ! oui, grand-père, ce n'est pas difficile.


— Eh bien, écris-le, et le tour sera joué, je veux dire la lettre sera faite.


— Mais … grand-père, on écrit donc comme ou parle ?


— Absolument.


— Et moi qui croyais ... » Sans achever sa phrase, il regarda le cahier relié.


« Oui, dit le grand-père avec indulgence, tu te figurais qu'il faut chercher midi à quatorze heures, enfiler de longues phrases, employer de grands mots ... Eh bien, pas du tout. Souviens-toi bien de cela, pour le redire à Toto, quand il sera en âge de se barbouiller les doigts avec de l'encre : on écrit tout simplement ce que l'on pense, et on l'écrit comme on le dirait à la personne elle-même.


— Mais, alors, grand-père, ce n'est pas difficile d'écrire une lettre ?


— Evidemment non, ce n'est pas difficile.


— Merci, mon bon grand-père, je remonte bien vite écrire la mienne, pour la lire à maman quand elle sera rentrée.»


Toto avait écouté de toutes ses oreilles, et, naturellement, il n'avait rien compris. Après le départ de son frère, il résuma la conversation à sa manière, en disant à la canne de son grand-père : « Dada, sois sage; écoute ce que je te parle et ce que je te dis; quand Toto sera grand, il se barbouillera les doigts avec de l'encre. Ainsi, tâche de ne pas ruer ! »


Le grand-père, lui, réfléchissait, en se frottant le menton. « Qui, diable ! se demandait-il, a pu mettre dans la tête de notre Pierrot que, dès qu'on prend la plume, il faut faire des phrases de cérémonie ? »


Celui qui avait mis cela dans la tête de « notre Pierrot », c'était le fils d'un voisin. Ce camarade de Pierre avait deux ans de plus que lui, et il aimait à faire l'homme important. A plusieurs reprises, aux environs du jour de l'an et de la fête de ses parents, il avait dit à Pierre : « C'est joliment difficile, va, je t'en réponds, d'écrire une lettre ou un compliment, parce que, vois-tu, il faut faire du style ! »


Et le pauvre Pierre était devenu presque fou de désespoir, pour avoir voulu faire du style. Heureusement que le grand-père était venu à point pour lui dire la vérité.


J. GlRARDIN.


Cette histoire est tirée de MON JOURNAL - Recueil mensuel pour les enfants de 5 à 10 ans

Auteur
Librairie Hachette & Cie, Paris
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