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Conte de Noël 'Le vieux Noël et le petit Jésus' d'Édouard Gillet

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Voici depuis quand le Petit Jésus apporte des cadeaux aux enfants méritants la nuit de Noël :


"Oui, mon garçon, oui, pour sûr, le bonhomme Noël n'est pas de tout temps descendu sur terre pour distribuer des jouets aux petits enfants obéissants et laborieux, et pour mettre dans les sabots des enfants méchants des verges dont ils doivent être fouettés.

"Il a fallu une grave circonstance pour lui faire entreprendre ce long voyage tous les ans, sans chemin de fer et sans voiture."

C'est ainsi que le père Rémy, le bon père Rémy, connu dans tout le village pour ses "histoires d'autrefois", parlait à son petit-fils Jean, le 24 Décembre dernier. Assis sur sa chaise de paille, -aussi vieille que lui bien sûr,- le bonnet de coton crânement planté sur sa tête mi-chauve, le corps emprisonné dans un chaud gilet de laine tricoté à maillons serrés, les pieds solidement enfoncés dans les sabots bourrés de paille, il allait faire à son Jean une de ces bonnes leçons de morale qu'il savait envelopper dans une légende bretonne. Le coude appuyé sur son genou et la main jetée en avant, -sa pause favorite,- le regard légèrement narquois, le grand-père Rémy, en prédicateur qui sait son métier, fixait l'enfant pour le convaincre.

Et l'autre, le Jean un peu tapageur et un peu paresseux, gars solide, et grand pour ses six ans, les cheveux en broussaille, la culotte tenue par miracle à l'aide d'une bretelle de filasse, écoutait, solidement arc bouté contre la haute cheminée de la cuisine où flambait dans un bon feu la bûche de Noël. Tout à côté, le vieux chat, assis sur son derrière, comme un philosophe qui en sait long sur les légendes, sembla intéressé.

"Oh ! il y a bien longtemps de cela, bien longtemps, un soir de Noël, tout le village, sans lune et sans lumière, était comme endormi.

Les pêcheurs, las et énervés par des sorties infructueuses, s'étaient jetés sur leurs lits, pendant que les ménagères préparaient le traditionnel réveillon. Ils attendaient que la cloche de l'église les avertît de l'heure de la messe.

Tout se passa comme de coutume. Le sacristain branla les cloches à toute volée, appela les fidèles à l'église et le recteur dit l'office de sa voix chevrotante. Puis hommes et ménagères, voisins et amis, fillettes et garçons, suivant le complot préparé la veille, entrèrent dans la masure du père Noël, s'assirent le dos au feu, le ventre à table, comme des gens qui vont oublier les ennuis de la vie, et, ma foi, ne pas songer à la malchance qui poursuivait les pêcheurs du village.

Le temps était superbe, le ciel pur. Pas de nuages, pas de grains à l'horizon. La lune un peu pâle, mais gaillarde tout de même, s'était décidée à sortir de son lit et à renvoyer quelques rayons de ce côté.

Voilà que tout à coup, là-bas, vers l'Ouest, un grand éclair déchire le ciel avec un bruit de feuilles froissées. Un roulement de tonnerre sourd d'abord, puis sonore, éclatant, formidable et interminable, se fait entendre ... Tous les réveillonneurs se lèvent en sursaut, ahuris et inquiets. Pour sûr, toute l'artillerie du Bon Dieu avait fait explosion.

Les vieux se regardaient. Jamais, oh ! non jamais, ils n'avaient entendu un tel grognement là-haut. Jamais, foi de bretons, on n'avait vu une tempête tomber ainsi sur le village sans se faire annoncer huit jours à l'avance !

Il fallait voir çà. Tout le monde sortit, laissant aux chats et aux chiens la permission de desservir les restes.

Surprise, mon gars, surprise extraordinaire. Le temps était beau, clair comme l'eau de notre fontaine ; la mer sommeillait, comme si elle n'avait rien vu, rien entendu. Pas plus de vagues que sur ma main, pas plus de charbons noirs dans le ciel que sur le dos de notre chat ; pas même une goutte de pluie. C'était drôle, hein ? si drôle que le vieux Joël, qu'on n'avait jamais vu s'étonner de rien, venait d'avaler sa chique d'un seul coup, en écarquillant les yeux comme deux coquilles Saint Jacques. Tout à coup on vit quelque chose au loin, dans la mer derrière le rocher des Goélands. On aurait dit quelqu'un qui marchait sur l'eau.

Démarrer la barque de sauvetage, la mettre sur pied et ramer vigoureusement vers le rocher ce ne fut que l'affaire d'un instant.

Les femmes et les enfants attendaient, en se prenant les cheveux à pleines mains, peut-être avec autant de curiosité que d'effroi.

Eh bien ! mon gars, tout se passa de la meilleure manière du monde. La mer, un peu surprise de tant de préparatifs, laissa filer le canot et les pêcheurs revinrent bientôt avec un vieillard tout cassé, tout voûté, à la barbe blanche longue, longue, longue comme la flèche de l'église, et un petit enfant, tout de blanc habillé, avec des yeux bleus comme le rideau du Paradis.

Tout le monde fit fête au vieillard et à l'enfant. On les conduisit à la porte la plus proche, celle de la mère Brûlette. On la savait bien un peu avare, tout le village s'en plaignait, mais seule, elle n'était pas sortie, son feu devait donc être attisé et sa hutte n'avait pas pu être dévalisée par les chats.

Toc, toc.

— "Qui est là ?

— Ouvrez, la mère, c'est un pauvre vieux et son petit enfant qu'il faut réchauffer et substanter.

— Je suis trop pauvre ; faites l'aumône vous-mêmes, répondit une voix rude, je ne me dérange pas pour les vagabonds !


— Par pitié, ouvrez-nous, dit le petit enfant aux yeux bleus ..."

Et de l'intérieur une autre voix de petit enfant se fit entendre :

"Tiens, maman, prends ces verges pour chasser les mendiants !"

Ces paroles impitoyables étaient à peine prononcées qu'une sorte de vapeur d'or, brillante comme la voie lactée, entoura les pêcheurs et fit flamber la maison inhospitalière.

"Soyez punie, dit une voix grave, de votre avarice et de votre cruauté, femme sans cœur, et vous braves pêcheurs, Noël viendra chaque année avec le petit Jésus vous récompenser."

D'une voix douce comme la musique des cieux, le petit Jésus se fit entendre :

"Toi, petit garçon qui repousses ton frère, je te condamne chaque année à recevoir des verges pour ton châtiment. Au contraire, je viendrai la nuit donner aux enfants charitables tous les jouets qu'ils auront vus en rêve."

C'est depuis ce temps-là, mon gars, que les pêcheurs du village se moquent des éclairs et du tonnerre : jamais les tempêtes n'approchent de la roche aux Goélands. C'est aussi depuis cette nuit mémorable que certains petits enfants reçoivent des jouets du bonhomme Noël, tandis que d'autres récoltent des verges. Tâche, mon garçon, de ne pas te trouver parmi ces derniers."

... Et le petit Jean, fourrant la main droite dans sa poche et l'index de la main gauche dans son nez, signe manifeste d'une grande préoccupation d'esprit, hocha lentement la tête en regardant son sabot déposé près du mur.

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Édouard Gillet fut instituteur en Loire-Inférieure à la fin du XIXème
illustration René Darius

Auteur
illustrateur René Darius
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Conte, Noël
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